Le Made in China "à un tournant crucial"

Ajouté au 21/06/2010 par SHI Lei

Chez Honda, Foxconn ou Toyota, une nouvelle génération de travailleurs migrants demande une vie meilleure. Un mouvement de fond et une remise en cause du miracle économique chinois qui mettent gouvernement central et intérêts locaux au pied du mur.

Des ouvriers écoutent un discours après le travail sur le site de l’Exposition universelle de Shanghai, en janvier 2010 La visite était symbolique : le Premier ministre chinois, en chemise à manches courtes, aux côtés d’ouvriers sur le chantier de construction d’une nouvelle ligne de métro à Pékin, alors que le pays était en vacances. Après des grèves dans plusieurs usines fabricant des pièces pour Honda et une vague de suicides dans les dortoirs d’un complexe de plusieurs centaines de milliers d’ouvriers de Foxconn, fournisseur des géants mondiaux de l’électronique, l’état-parti chinois se montre soucieux de la condition des travailleurs migrants.

Les responsables gouvernementaux et la société toute entière doivent “traiter les jeunes travailleurs migrants comme leurs propres enfants”, a déclaré le 14 juin Wen Jiabao, qui s’est également laissé photographier dans un orphelinat, “il faut respecter la contribution des travailleurs migrants à l’enrichissement du pays et à la construction de gratte-ciel dans nos villes”.

Karaoké, sport et lecture pour les travailleurs migrants

Le Premier ministre a appelé son gouvernement à alléger le fardeau des “mingongs”, partis de leurs régions rurales pour travailler dans les usines ou sur les chantiers de l’atelier du monde : mariage, logement, prise en charge des enfants, adaptation aux grandes villes. M. Wen propose que l’administration au niveau local et les entreprises qui emploient ces migrants organisent pour eux des activités de divertissement, sports ou karaoké, pour qu’ils ne perdent pas le moral pendant leur temps libre, et conseille aux ouvriers de lire pour ne pas s’ennuyer.

Le sort des petites mains qui font le “miracle économique chinois”, un miracle qui pour elles ressemble aux Temps modernes de Chaplin, préoccupe les dirigeants du Parti communiste. Les grèves et manifestations perturbent “l’harmonie”, c’est à dire la stabilité, qui les obsède. Historiquement, les débrayages ont contribué à déstabiliser le pouvoir en place, qu’il s’agisse du “mouvement du 30 mai” contre l’impérialisme occidental en 1925 ou, plus concrètement pour le Parti, de la participation des ouvriers aux manifestations de Tiananmen.

Suite à plusieurs grèves dans les usines de la province du Guangdong ces dernières semaines, le Parti communiste est face à un dilemme : épouser les revendications des travailleurs, et montrer ainsi qu’il est du côté du petit peuple, au risque de s’aliéner le soutien d’entrepreneurs dont bon nombre ont réussi en s’appuyant sur une main d’oeuvre très bon marché et corvéable ; ou condamner ces mouvements sociaux, sur le fondement de la stabilité.

Le Made in China “à un tournant crucial”

Jeudi 17 juin, un éditorial du Quotidien du Peuple relevait que le “Made in China” est à un tournant crucial. “Augmenter le niveau des revenus de la strate ouvrière et ajuster le fossé entre riches et pauvres ne doit pas seulement être une réponse d’urgence afin de protéger la stabilité ; cela doit également être une transformation sociale pour s’adapter à la transformation du mode de développement économique” écrit Tang Jun, chercheur à l’Académie chinoise des sciences sociales, dans le journal du Parti.

Au niveau local, toutefois, la situation pourrait se révéler plus complexe, comme l’écrit Yu Jianrong, chercheur associé au China Media Project à Hong Kong :

“Pour se battre pour une vie digne, les travailleurs en Chine doivent recourir à toutes sortes de moyens afin de protéger leurs propres droits et intérêts légaux. Aux yeux de nombre d’officiels locaux, ces actions de défense des droits sont des “incidents de masse” qui menacent la stabilité sociale. Ils vont employer tous les moyens nécessaires pour empêcher ces actions de défense des droits et s’assurer du “maintien de la stabilité”.

Collusion entre patrons et cadres du Parti

D’autant que les cadres locaux n’ont pas toujours à l’esprit que le seul bien-être des travailleurs. Les migrants étant généralement issus de provinces éloignées des régions côtières qui les emploient, les officiels locaux n’ont que très peu de contacts avec eux, encore moins d’intérêt à les défendre, malgré le discours tenu à Pékin. Ils sont au contraire dépendants des entrepreneurs locaux, qui s’acquittent des impôts locaux et participent ainsi au développement de la région. Certains sont personnellement impliqués dans le monde des affaires.

Dans ce contexte, et alors que les clients des fournisseurs chinois font pression pour réduire les coûts, améliorer les conditions de vie des ouvriers n’est pas la première des priorités. Or si la première génération de travailleurs migrants faisait preuve d’une certaine résignation, ce n’est pas nécessairement le cas aujourd’hui. Dans les années 90, écrit dans le magazine Caixin Andy Xie, ancien économiste en chef pour l’Asie de Morgan Stanley, les travailleurs chinois étaient plus dociles que nulle part ailleurs du fait d’une “capacité culturelle à ravaler son amertume” et d’obligations familiales.

Génération “baling hou”

Les grandes usines dortoir accueillent une nouvelle catégorie de travailleurs, issus de la génération dite “baling hou”, ou “années 80”, née dans la Chine d’après les réformes économiques. Une période plus prospère, à laquelle se nourrir n’est pas un souci. Enfants uniques, ils ont été cajolés par leurs familles, qui elles-mêmes ont vu leur niveau de vie augmenter : l’éducation et les services de santé se sont améliorés, de même que la qualité des logements. Les contraintes découlant de la piété filiale perdurent mais se font moins pressantes. Ces travaillers songent aussi à leurs ambitions personnelles.

“Les événements récents dans les usines de Foxconn et Honda sont des symboles de cette nouvelle Chine. La main d’oeuvre n’est plus aussi abondante et servile qu’avant, et la façon dont les gouvernements et entreprises gèrent ces situations montrent leur ignorance de cette nouvelle réalité. Ils pensent toujours qu’il s’agit d’incidents isolés et que, par la pression et la corruption (par exemple par de petites augmentations de salaires pour chacun et en licenciant par la suite les leaders rebelles) ils peuvent ramener la situation à la normale” écrit Andy Xie.

Repenser le modèle chinois

Les augmentations de salaire ne sont pas négligeables. Une usine de Honda à Zhongshan a proposé une hausse de 24% à ses employés après un débrayage. Foxconn a promis une augmentation de 66% du salaire de base dans son gigantesque complexe de Shenzhen. Suite à un bref mouvement de grève, le management d’une usine travaillant pour Toyota à Tianjin a dû accepter de renégocier les salaires. La chaîne de fast food américaine KFC s’est quant à elle résolue à signer une convention collective par laquelle elle augmente le salaire mensuel de base de ses employés de Shenyang, dans le nord de la Chine, où il passera de 700 yuans (83 euros) à 900 yuans (106 euros).

A terme, il en faudra pourtant plus pour satisfaire cette nouvelle classe ouvrière. Les usines devront s’adapter, se rapprocher des grandes poches de population du centre du pays et offrir aux ouvriers la possibilité de se loger dans les villes avec leurs familles plutôt que dans des dortoirs inhumains. Les travailleurs exigeront un salaire décent sans devoir systématiquement faire des heures supplémentaires. Le gouvernement devra s’interroger sur le modèle de développement qui a fait, en trois décennies, le miracle chinois. Au risque de diminuer la compétitivité du “Made in China”.