Prolifération nucléaire. La Chine se démarque des Occidentaux

Ajouté au 24/05/2010 par SHI Lei

Alors que se déroule à New York la conférence sur le Traité de Non Prolifération (TNP), les Occidentaux s’interrogent toujours sur la véritable position chinoise à l’égard de la prolifération nucléaire, et plus encore sur la volonté de Pékin de participer aux pressions internationales destinées à réduire les risques posés par la « nucléarisation militaire » de la Corée du Nord et de l’Iran.

Le 24 avril dernier, un rapport du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), stigmatisait « l’ambiguïté » des positions chinoises. Selon les auteurs, Pékin était partagé entre les déclarations de bonnes intentions et ses constants efforts pour moderniser son arsenal. Le rapport ajoutait que le discours de la diplomatie chinoise, au lieu de s’aligner sur celui du club occidental qui pointe du doigt les dérapages proliférants de L’Iran et de la Corée du Nord, prenait plus souvent fait et cause pour les revendications des pays non-nucléaires, qui réclament la fin des « doubles standards » occidentaux en même temps que le désarmement de la Russie et des Etats-Unis.

Mais Pékin a beau jeu de rejeter les accusations sur ses ambiguïtés quand Washington, qui se pose en champion de la lutte contre la prolifération, n’a toujours pas ratifié le traité d’interdiction des essais nucléaires et que sa politique est brouillée par les passe droits accordés à l’Inde (Atomic Energy Cooperation Act signé en 2008) et à Israël (non signataire du TNP), deux proliférateurs avérés, mais jamais condamnés et qui, de surcroît, bénéficient des faveurs des coopérations américaines et occidentales dans le domaine de l’énergie nucléaire civile.

A ces divergences qui dessinent une position chinoise plutôt en marge de celle des Occidentaux, sinon à rebours, il faut ajouter les tensions récurrentes autour des transferts de technologies sensibles du Complexe militaro-industriel chinois vers Téhéran. Cinq grands groupes d’état chinois (NORINCO, China Great Wall Industry, China Precision Machinery Import-Export Corporation, Wa Cheong Tai Company et Zibo Chemical Equipment Plant) sont toujours sous le coup de sanctions aux Etats-Unis. Une occurrence qui ne favorise pas la confiance réciproque.

Les dissonances et tensions renvoient parfois à l’affichage pro tiers-mondiste du Parti et donnent un aperçu des attitudes à venir de la Chine sur la prolifération nucléaire et sur la manière dont elle abordera les questions de la Corée du Nord et l’Iran. Une chose est certaine, la Chine ne prendra aucune initiative de désarmement tant que les arsenaux mondiaux seront aussi fortement déséquilibrés en faveur de Moscou et Washington. Dans le débat controversé sur la prolifération, elle défendra toujours le droit des pays non dotés de l’arme atomique à développer des centrales nucléaires civiles.

Pour que sa dissuasion reste crédible, notamment en cas de tensions avec Washington dans le détroit de Taïwan, elle continuera à moderniser ses têtes nucléaires et ses lanceurs, en même temps que les Etats-Unis, tout en gardant un œil sur les progrès du bouclier anti-missile américain et la précision des missiles de croisière développés par le Pentagone, dont l’efficacité et la puissance constituent pour elle un autre facteur de déséquilibre.

A propos de l’Iran et de la Corée du Nord, ses premières réactions seront toujours de s’opposer aux sanctions, non seulement parce que sa stratégie globale est, par principe, hostile aux pressions et aux menaces exercées sur un Etat souverain, mais aussi parce que sa position, nettement démarquée de celle des Occidentaux, conforte son audience dans le Tiers Monde et au sein du groupe des « pays émergents ».

En même temps, sa politique systématique en faveur des négociations consolide sa posture d’arbitre entre « les pays félons », désignés par Washington et l’Occident. Sans compter qu’elle ménage ses marges de manœuvre aux Nations Unies, où sa voix, systématiquement réticente aux sanctions, apparaît aujourd’hui décisive, à mesure que celle de Moscou semble se rapprocher de Washington et de Bruxelles.

Bien sûr la Chine est, à l’occasion, capable de s’ajuster et de durcir ses positions vis-à-vis des pays ciblés par les Occidentaux. Elle l’a déjà fait avec Téhéran en 2006 et 2007 et avec Pyongyang en 2009. Elle pourrait bien recommencer pour éviter l’isolement et préserver sa relation avec Washington. Mais, aujourd’hui Pékin a gagné en assurance sur la scène internationale, et le mieux que l’Occident puisse espérer est une abstention ou, si les augures sont favorables, un feu vert pour des sanctions limitées.

Pékin, il est vrai, dit ne pas ressentir autant que les pays occidentaux l’urgence de la menace nucléaire iranienne et ne croit toujours pas à l’efficacité des sanctions. Sans compter que la convergence de ses intérêts stratégiques avec Téhéran – pressions récurrentes de l’Ouest contre l’Iran et la Chine, méfiance à l’encontre des ingérences de Washington – sur fond de relations économiques bilatérales en croissance rapide, en partie liées à sa quête de ressources, constituent de puissants motifs de rapprochement.

Avec Pyongyang, la connivence est encore plus étroite. Malgré les provocations nord-coréennes, Pékin, qui a parfois joué le jeu des sanctions onusiennes, n’a pourtant jamais fermé le robinet de ses aides qui assurent la survie du régime. Tout en reconnaissant les risques de contagion nucléaire au Japon et en Corée du Sud posés par la prolifération nucléaire nord-coréenne, le Bureau Politique, qui craint par-dessus tout un effondrement du régime de Kim Jong Il aux conséquences imprévisibles, continue sans relâche à prôner le dialogue.

La liste est longue en effet des circonstances qui incitent le Parti Communiste Chinois à ne jamais aller au bout de ses considérables moyens de pression qui pourraient entraîner la chute du régime ou un dérapage militaire. Elles vont de la proximité géographique et économique avec le régime carcéral de Pyongyang, à l’implication de la Chine, maître d’œuvre du dialogue à six, aujourd’hui en panne, en passant par la connivence historique avec le régime de la famille Kim, réminiscence de la guerre de Corée, la crainte d’une déstabilisation brutale de la péninsule et l’importante présence des troupes américaines immédiatement au sud de la ligne de démarcation.

Face à cette hypothèque militaire américaine, Pékin n’envisage toujours pas de renoncer au levier d’influence que lui procure l’alliance avec son embarrassant voisin. La Maison Blanche en a pris son parti et laisse la Chine tenter de démêler l’inextricable, marqué par les incertitudes de la fin de règne de Kim Jong Il et une nouvelle crise humanitaire, sur fond de nucléarisation rampante. Le tout encore aggravé par les tensions entre Séoul, à nouveau sur la défensive, et Pyongyang, tour à tour menaçant ou conciliant, mais dont l’objectif reste toujours d’obtenir une garantie de sécurité accordée directement par Washington.

Coïncidence qui perturbe sérieusement les efforts chinois pour relancer le dialogue à six sur la dénucléarisation de la Péninsule, le 4 mai dernier, jour même de l’arrivée à Pékin du dirigeant malade de la Corée du Nord. Le Président sud-coréen Lee Myung Bak évoquait l’hypothèse de la responsabilité de Pyongyang dans la mort de 46 marins sud-coréens, suite au naufrage de la corvette Cheonan, coulée le 26 mars dernier par une explosion à l’origine obscure et que les experts à Séoul attribuent à une torpille nord-coréenne.

En Corée du Sud, l’émotion des responsables politiques et des familles des victimes fait planer le risque de représailles militaires et pèse lourdement sur les perspectives de relance du dialogue. Mais en Chine, Pékin a déroulé le tapis rouge à Kim Jong Il. « Le cher dirigeant » qui, comme à son habitude, voyageait en train, dans une étrange ambiance de guerre froide, nie toute responsabilité dans la catastrophe et tente de convaincre son allié chinois d’augmenter son aide économique et logistique.

Acculé par la famine de son peuple et peut-être par des tensions internes liées à sa succession, désireux de plaire à la Chine dont il attend un secours logistique substantiel, il clame – pour la première fois depuis dix-huit mois – sa disponibilité à reprendre le dialogue à six, qu’il avait lui-même fait capoter en 2008 en le vidant de sa substance, avant de procéder, ultime provocation, à un deuxième essai nucléaire, en mai 2009.

Pékin, dont la patience est mise à rude épreuve par un allié obtus, provocateur et peu réceptif à ses conseils de réformes économiques, avait, en Juin 2009, voté la résolution 1874, qui prévoyait même l’usage de la force. Mais le Parti n’a jamais cédé aux pressions occidentales qui réclament l’arrêt des aides massives à la Corée du Nord, dont 90% de l’énergie, 80% des biens d’usage courant et 45% des produits alimentaires qu’il consomme, viennent de Chine.

Cette posture conciliante du Parti Communiste Chinois ne varie pas en dépit des péripéties parfois tragiques. Cai Juan, du Centre de recherche sur la Corée du Nord à l’Université Fudan de Shanghai estime que, dans un avenir prévisible, elle ne sera pas modifiée : « Quelles que soient ses différences d’opinion avec Pyongyang, et en dépit des frustrations qu’elle éprouve, la Chine ne prendra pas le risque de l’implosion de la Corée, ni celui de la rupture des équilibres stratégiques sur la péninsule ».

L’analyse montre donc qu’en dépit des risques posés par la prolifération nucléaire, que ses discours reconnaissent souvent, la Chine se tient systématiquement en marge de l’action des Occidentaux, à la fois par opportunisme stratégique et économique et en vertu d’une conception « multipolaire » et idéaliste d’un monde qu’elle voudrait débarrassé des pressions des ténors du Conseil de sécurité, accusés de double jeu. Sur la question plus précise des sanctions, sa stratégie a toujours été de les retarder le plus longtemps possible, puis de les affaiblir lorsqu’elles sont adoptées.