Les arcanes compliqués de l’économie chinoise

Ajouté au 24/05/2010 par SHI Lei

L’économie chinoise est déroutante. Après une période où les commentaires de la presse internationale, et dans une moindre mesure ceux des médias nationaux, ciblaient surtout le taux de change du Yuan, le sujet des articles a aujourd’hui glissé vers les risques posés par la bulle immobilière, l’excès de liquidités, l’inflation et la surchauffe.
Il est vrai que les hausses immobilières et les secousses de la bourse de Shanghai donnent le tournis. En 18 mois, les prix des logements, dont la hausse s’est récemment ralentie, ont augmenté de 40% dans les grandes villes, tandis que la bourse qui avait gagné plus de 30% en 2009, est au plus bas depuis huit mois.

Dans le même temps, alors que nombre d’analyses rappellent la bonne tenue de la Chine dans la crise et soulignent l’efficacité de son système piloté d’en haut, rênes de plus en plus courtes, les chiffres des bons résultats macro-économiques s’alignent presque sans discontinuer.

Les réserves de change ont augmenté de 400 milliards de $ en 2009 et de 50 milliards au premier trimestre 2010 (chiffres officiels chinois). Pour 2010, les perspectives de croissance, cautionnées par le FMI, varient entre 10 et 12%. La production industrielle, mesurée en avril, s’est redressée de 17,8% comparée à 2009 ; la balance du commerce extérieure, déficitaire de 7 milliards de $ en mars, est de nouveau positive depuis avril, à + 1,7 milliards $.

Mais, au milieu des avalanches de bonnes nouvelles, qui font pâlir d’envie tous les ministres des finances de l’Union Européenne, le Bureau Politique reste prudent et exprime, non seulement ses craintes d’un retour de la crise, aujourd’hui confirmées par les déboires de l’Euro, mais également ses doutes sur la solidité de l’économie chinoise. En mars dernier, Wen Jiabao prévenait : « la croissance manque d’impulsions internes ; nos capacités nationales d’innovation sont faibles ; certains secteurs industriels souffrent de surproduction et il devient de plus en plus difficile de les restructurer. Nous ne devons pas considérer la reprise comme le signe d’une amélioration fondamentale de l’économie. »

Dans un papier publié sur le site China Leadership Monitor de l’Université Stanford, Barry Naughton explique que le pouvoir est inquiet des dérapages possibles de la masse monétaire en circulation et des projets lancés ou cautionnés par les cadres locaux. Il est en train de resserrer son contrôle, non seulement sur les instruments macro-économiques, mais également sur les instances politiques des provinces, en partie responsables de la surchauffe.

Le fait est que, depuis la crise, la tendance de l’économie éloigne encore la Chine des objectifs de restructuration déjà fixés bien avant le 17e Congrès par l’actuelle direction du Régime : réduire la dépendance envers l’investissement et l’export, améliorer la demande intérieure en même temps que la productivité du travail et du capital. En 2009, le plan de relance massif a encore amplifié la tendance qui tourne le dos aux objectifs de restructuration à long terme.

Les liens étroits entre les hommes d’affaires, les banques et les administrations des provinces, qui tirent une partie de leurs ressources de projets à la pertinence économique parfois aléatoire, complique encore les choses. Au point que l’ampleur des programmes engagés fait que de nombreuses provinces restent enfermées dans le schéma traditionnel de développement par l’investissement et l’export. Barry Naughton cite le cas du Hubei où 8000 milliards de Yuan (900 milliards d’euros), soit 7 fois le budget de la province, ont été engagés au titre de projets qui courent jusqu’en 2012.

Le Bureau Politique et la Banque de Chine font cause commune pour mettre un frein à cet extravaguant excès de liquidités et à l’emballement du marché immobilier. Le taux de réserve obligatoire des banques a été augmenté trois fois depuis le mois de janvier ; les grandes banques prennent des assurances anti-crises, adoptent des mesures prudentielles et s’appliquent, avec l’aide de l’Etat, à augmenter leur capital, y compris en sollicitant des investissements extérieurs.

Dans le même temps, la Banque de Chine relève les taux d’intérêt, tandis que l’Etat, qui envisage d’appliquer des taxes sur les appartements vides, contrôle strictement les crédits immobiliers, avec seulement deux acquisitions autorisées par famille, un deuxième prêt limité à 50% du prix d’achat, uniquement accordé après un an de résidence dans le premier logement.

Les résultats sont là. Les prix des terrains ont baissé de 30% à la fin du premier trimestre. En avril le nombre de transactions immobilières n’était plus que le 1/5 de ce qu’il était en janvier, et le total des prêts bancaires accordé a chuté de 40%.

A terme, les risques d’éclatement de la bulle immobilière seront encore limités par la politique très volontariste du gouvernement qui, pour répondre à la grogne de la classe moyenne ne trouvant plus à se loger à des prix acceptables, vient de lancer un vaste plan de logements à prix modérés, qui concernerait 25 à 30% des nouveaux logements urbains. Au pire, la dimension de l’épargne chinoise et la capacité de garantie de l’Etat, parapluie ultime des banques, sont telles que la Chine pourrait éponger sans trop de dommages l’éclatement d’une bulle immobilière.

Mais ce que les finances publiques ne pourront plus se permettre pendant très longtemps, c’est bien la mauvaise utilisation du capital, que beaucoup d’analystes assimilent à du gaspillage, à une époque où la main d’œuvre bon marché se réduit de plus en plus, alors que l’urgence de mener à terme les chantiers sociaux (système de santé, éducation, retraites) se fait toujours plus pressante et que leur coût pèsera de plus en plus lourd sur les ressources financières du pays.

De ce point de vue, rien n’est gagné. Sur le long terme, la tendance lourde des imbrications compliquées entre le Parti, les administrations, les hommes d’affaires et les banques, schéma traditionnel de l’implantation politique du Parti dans les provinces, ne disparaîtra pas facilement. C’est bien là le souci exprimé par Wen Jiabao.

A mesure que les bénéfices du secteur manufacturier se réduisent avec la hausse des coûts salariaux, les gouvernements locaux tirent de plus en plus leurs ressources du secteur immobilier.

Alors que les authentiques entreprises privées, considérées comme trop fragiles et peu solvables, ont trop peu d’influence politique pour bénéficier des crédits, les prêts consentis par les banques nourrissent surtout le secteur public lié au pouvoir. S’il est vrai que les ressources de ce dernier sont plus sûres – notamment celles issues des ventes foncières qui permettent d’apurer les dettes -, l’utilisation du capital ne s’y fait pas toujours en fonction du strict intérêt public.

Dans ce schéma très imbriqué de l’état et des affaires, encore compliqué par les lourdes habitudes de corruption, nombreux sont ceux, y compris au plus haut niveau, qui n’ont pas intérêt à la hausse des taux d’intérêt, pourtant une des mesures clés pour éviter un accident économique. Ceux-là font aussi obstacles aux restructurations trop drastiques des secteurs en surcapacité et à la redistribution des ressources pour rééquilibrer l’économie.

C’est à ces difficultés – raréfaction de la main d’œuvre bon marché, déséquilibres villes – campagnes, limitation des terres cultivées suite aux spéculations foncières, risques financiers, et urgence des chantiers sociaux -, que faisait allusion Wen Jiabao en mars dernier :

« Alors que les besoins augmentent partout, la main d’œuvre est limitée ; notre capacité à maintenir la croissance de la production agricole et des revenus des campagnes est faible ; les risques qui pèsent sur les banques et les finances publiques augmentent ; les graves problèmes liés au système de santé, à l’éducation, au logement, aux écarts de ressources, et à la réforme de l’Etat exigent des solutions urgentes. »