La politique de l’enfant unique en question

Ajouté au 24/05/2010 par SHI Lei

Cette année, la politique de l’enfant unique, imaginée par le Parti après la mort de Mao pour contrôler l’explosion démographique, aura trente ans. En dépit de nombreuses critiques qui soulignent ses effets pervers, le Parti, qui peine à bousculer ses propres blocages bureaucratiques et craint le retour à une croissance démographique incontrôlable, hésite toujours à y mettre fin. Les déclarations publiques insistent même sur sa pérennité. A bien des égards, l’immobilisme de la bureaucratie face à l’accumulation des problèmes pourrait, à terme, devenir un sujet de controverses politiques au sein du pouvoir.

En septembre 2009, l’agence Xinhua, qui répondait aux mises en garde des experts chinois et étrangers, publiait un article citant une série de spécialistes vantant les mérites du système de contrôle des naissances : « des démographes et des experts du monde entier ont fait l’apologie du planning familial chinois (…) ».

L’agence citait notamment Hania Zlotnik, directrice de la division population aux NU : « Grâce à l’abaissement du taux de fécondité en Chine, la croissance de la population mondiale et dans les pays en développement a baissé d’un quart de point ». Récemment, Zhang Baige, vice-directeur de la Commission pour le planning familial et la population, déclarait que la politique de l’enfant unique resterait inchangée pendant la durée du 12e Plan (2011 – 2015).

Mais il ne s’agit là que de la surface des choses. En réalité, de nombreux ajustements ont déjà eu lieu, soit directement pilotés par le pouvoir, en fonction des origines ethniques, ou des situations familiales, soit spontanés, parce que le Parti ferme d’autant plus les yeux qu’il se rétribue généreusement par les amendes imposées aux plus favorisés. Tandis que les plus démunis, mal informés des moyens de contraception, n’ont d’autre choix que l’avortement, souvent forcé.

Au total, les adaptations actuellement en vigueur tiennent compte des origines ethniques, de la qualité d’enfant unique ou non des deux parents, du sexe du premier enfant, et de la tendance nouvelle des plus fortunés à payer de plus en plus cher le privilège d’avoir plusieurs enfants. Au point qu’aujourd’hui seulement 60% des couples seraient concernés.

Il reste que l’amendement progressif de la politique et la nouvelle souplesse dont font preuve les autorités, ne doivent pas occulter les abus d’autorité et les nombreuses injustices et violences commises, au nom de la rigueur du « planning familial – Jihua Shengyu – », appliqué sans discernement par nombre de cadres locaux, dont la brutalité bornée se manifeste, d’abord contre ceux qui sont incapables de payer des amendes.

La politique de l’enfant unique, que la Chine baptise abusivement « planning familial » – l’expression chinoise serait en fait mieux traduite par « fécondité planifiée » -, est en effet jugée brutale et porteuse de lourds effets pervers par de nombreux experts chinois. En janvier dernier, une étude de l’Académie des Sciences Sociales estimait que le déséquilibre filles – garçons qu’elle induit était « le plus sérieux problème démographique auquel la Chine était confrontée ».

En même temps, Wang Feng, professeur à l’Université de Fudan publiait un article sur internet, dans lequel il dénonçait la frilosité et l’inconscience des responsables, dont la première phrase était un cri d’alarme : « la Chine est confrontée au risque imminent d’une décroissance démographique ». L’article accusait les autorités du Parti de méconnaître les lois de la démographie et en particulier la rémanence à long terme des errements actuels, ainsi que la difficulté d’inverser les tendances, soupçonnant la bureaucratie d’attendre que la croissance démographique soit nulle pour commencer à inverser l’engrenage néfaste de la dénatalité.

Déjà en 2005, le même Wang Feng avait publié aux Etats-Unis une étude analysant les graves effets pervers, bien connus et ceux moins souvent évoqués de cette politique à l’emporte pièce, tels que le vieillissement rapide, socialement insoutenable, le dangereux déséquilibre entre filles et garçons, le brouillage des statistiques démographiques, et le coût économique et politique de ce qu’il appelait « la plus vaste et plus extrême expérience de contrôle des populations jamais tentée par un Etat, dans le domaine de la reproduction des humains » (East-West Center, Asia Pacific Issues, Mars 2005).

Il affirmait notamment que, grâce à un vrai planning familial, plus souple et plus sophistiqué, différencié entre villes et campagnes, mieux adapté aux situations – au demeurant déjà mis en œuvre dans certaines provinces par des cadres plus ouverts -, il serait possible de mettre fin à la politique de l’enfant unique, et d’autoriser les couples à avoir deux enfants, sans provoquer l’emballement des naissances que craignent beaucoup de bureaucrates. Ajoutant que les décisions devaient être prises d’urgence si la Chine voulait éviter une aggravation difficilement réversible des tendances déjà observées.

Si l’actuel taux de vieillissement de la population n’était pas freiné, près de 300 millions de Chinois auront plus de 60 ans en 2050 avec, dans les villes, 35% de séniors. Une situation difficilement tenable avec un système de retraite indigent et l’absence de filet social, tandis que le déficit d’enfants rend problématique la prise en charge des vieilles personnes par les familles. En Chine le problème a un nom : « 4 – 2 – 1 ». Il désigne une situation où les enfants uniques auront à prendre soin de deux parents et de quatre grands parents.

Suite à une longue habitude d’élimination des filles, indésirables dans les zones rurales – soit par homicide direct après la naissance, soit par avortement -, (aujourd’hui on compte 119 garçons pour 100 filles), en 2000, 27% des hommes de 40 ans habitant la campagne étaient célibataires, conséquence d’un brutal déclin de la natalité dans les années 60 et 70. Alors que, dans cette tranche d’âge, la proportion nationale de célibataires n’était que 4%, et seulement de 1% pour ceux ayant reçu une éducation supérieure.

Les sociologues s’interrogent sur les conséquences à long terme de tels déséquilibres pour la stabilité de la société, traversée par les inévitables tensions lies aux trafics de femmes, et où le déficit de femmes ferait que la famille traditionnelle ne serait plus la base de l’intégration sociale et de l’éducation des enfants.

A côté de ces aléas bien connus de la politique de l’enfant unique, le professeur Wang en énumère d’autres, liés au brouillage des statistiques, ainsi qu’au coût financier et politique du contrôle brutal des naissances.

Le dernier recensement en Chine (2000) avait en effet jeté une ombre sur la fiabilité des statistiques. Les pouvoirs publics ont, par exemple, été incapables de dire si la réduction du nombre moyen de personnes par famille, tombé de 3,96 en 1990 à 3,44 en 2000, était due au camouflage des naissances hors quota et sujettes à sanctions, ou à la baisse de la fécondité des femmes, dont les résultats bruts du recensement indiquaient qu’elle était tombée à 1,5 (certaines études la situent seulement à 1,22), parmi les plus faibles du monde, et très en-dessous du taux de remplacement de 2,1.

Si l’on s’intéresse au coût humain et financier, on constate que, depuis 1980, la mise en œuvre de la politique a impliqué l’emploi de millions de fonctionnaires, souvent à temps plein quand les taux de fécondité des femmes dépassent les quotas imposés, et a coûté aux pouvoirs publics des milliards de Yuans. Encore ces montants ne représentent-ils qu’une faible part des dépenses engagées, puisqu’une partie importante des ressources financières provient des contributions obligatoires des entreprises rurales et des associations d’ouvriers, ainsi que des amendes payées par les plus favorisés.

Enfin, le coût politique d’une mise en œuvre sans nuances, ne peut pas être ignoré, surtout quand elle est assortie de harcèlements, d’avortements forcés et de pressions, qui vont du chantage à la mutation ou au licenciement aux brutalités pures et simples, exercées par les cadres locaux, inquiets de respecter les quotas de fécondité imposés. S’il est vrai que la manière forte a largement été abandonnée au milieu des années 90, remplacée un effort d’éducation des femmes sur les moyens de contraception, les réminiscences des anciennes brutalités refont parfois surface. Dans la presse chinoise, il n’est pas rare de lire des rapports sur les abus des autorités locales, et leurs brutalités, corruptions, trafics ou dérapages en tous genres, conséquences directes ou indirectes de la politique de l’enfant unique.

Récemment, une enquête du Quotidien des Campagnes, journal de la région de Canton, a révélé que les autorités de Puning, 60 km à l’Ouest de Shantou, décidées coûte que coûte à abaisser le taux de fécondité des femmes, avaient planifié de procéder à la stérilisation forcée de près de 10 000 personnes, dont plus de mille, rebelles aux coercitions, étaient retenues de force par la police.

Quant à ceux qui s’expriment ouvertement contre les abus, ils sont la cible directe de la bureaucratie vindicative. Yang Zhizhu, militant actif contre la politique de l’enfant unique, professeur de droit dans une Université de Sciences Politiques de Pékin, a récemment été averti de son renvoi prochain, après que son épouse ait donné naissance à un deuxième enfant.

Conscient qu’il s’agit là de pressions directement liées à son action en faveur de l’arrêt du « planning familial » coercitif, il continue néanmoins à s’exprimer, soulignant que, depuis la mise en œuvre de la politique de l’enfant unique, 50 millions d’avortements ont été imposés à des parents qui n’avaient pas les moyens de payer les amendes pour une deuxième naissance (voir l’interview de Yang Zhizhu sur le site ALC). « Ces phénomènes, ajoute le professeur Yang, ont été accompagnés d’innombrables trafics d’enfants entre les maternités et les agents du planning familial, notamment au Guizhou et au Yunnan ».